Les femmes et le TDAH : pourquoi passe-t-il si souvent inaperçu
- Joelle Jobin

- il y a 23 heures
- 5 min de lecture

Partie 1 d’une série en deux articles sur le TDAH chez les femmes
Quand on pense au TDAH, on imagine souvent un jeune garçon très agité, incapable de rester assis en classe. Pour beaucoup de femmes, ce stéréotype est l’une des raisons pour lesquelles leur TDAH passe inaperçu pendant des années. Chez les femmes, le TDAH s’exprime souvent autrement : de façon plus discrète, plus intérieure, et donc plus difficile à reconnaître — par l’école, les professionnel·les de la santé, et même par les femmes elles-mêmes.
Certaines femmes reçoivent un diagnostic durant l’enfance. Mais beaucoup d’autres ne sont identifiées qu’après de longues années de difficultés, de diagnostics incomplets ou d’explications qui ne font jamais vraiment sens. Ce premier article vise à expliquer ce qu’est le TDAH, comment il est diagnostiqué, et pourquoi tant de filles et de femmes passent sous le radar.
Qu’est-ce que le TDAH ?
Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) est une condition neurodéveloppementale. Il influence la façon dont le cerveau gère l’attention, la motivation, les émotions et l’organisation au quotidien.
Contrairement à ce que son nom laisse croire, le TDAH n’est pas un manque d’attention. Il s’agit plutôt d’une difficulté de gestion de l’attention : la diriger volontairement, la maintenir sur des tâches répétitives ou exigeantes, et la déplacer quand quelque chose capte fortement l’intérêt.
Le TDAH est présent tout au long de la vie. Il n’apparaît pas soudainement à l’âge adulte, mais il peut devenir plus difficile à gérer lorsque les responsabilités augmentent. Certaines femmes sont diagnostiquées jeunes, tandis que d’autres arrivent à l’âge adulte en se sentant dépassées, désorganisées ou « pas à la hauteur », sans comprendre pourquoi.
Les symptômes du TDAH (comment cela se manifeste souvent chez les femmes)
Le TDAH touche bien plus que l’attention. Chez de nombreuses femmes, les difficultés les plus marquantes concernent les fonctions exécutives — c’est-à-dire la capacité à planifier, organiser, prioriser, commencer une tâche, gérer le temps et réguler ses émotions.
Beaucoup de femmes avec un TDAH ont de la difficulté à se mettre en action, même pour des tâches importantes ou significatives. Ce n’est pas un manque de volonté, mais une difficulté à « activer » le cerveau. Les tâches peuvent sembler lourdes, floues ou écrasantes, ce qui mène à la procrastination, suivie de culpabilité et d’autocritique.
La gestion du temps est aussi souvent compliquée. Plusieurs femmes vivent ce qu’on appelle une « cécité temporelle » : elles sous-estiment le temps nécessaire pour accomplir une tâche, perdent facilement la notion du temps ou se sentent constamment pressées, même en essayant de bien planifier.
L’oubli et la désorganisation sont également fréquents. Oublier des rendez-vous, des messages ou des tâches quotidiennes, perdre des objets, ou se sentir dépassée par le désordre — même lorsqu’on tient profondément à être organisée.
Plutôt qu’une hyperactivité physique, beaucoup de femmes ressentent une agitation mentale. Leur esprit est constamment en mouvement : pensées qui s’enchaînent, conversations rejouées dans la tête, listes mentales interminables. Cette agitation intérieure peut rendre le repos et le sommeil difficiles.
La régulation émotionnelle est une autre facette souvent négligée du TDAH. Les émotions peuvent être vécues très intensément, et il peut être difficile de se calmer après un stress, un conflit ou une critique. De petits événements peuvent sembler très bouleversants, et le sentiment de rejet — réel ou perçu — peut être particulièrement douloureux.
Une caractéristique clé du TDAH est une attention basée sur l’intérêt. Lorsqu’un sujet est stimulant ou passionnant, certaines femmes peuvent se concentrer très intensément, parfois pendant des heures. À l’inverse, les tâches routinières ou peu intéressantes demandent un effort immense. Ce contraste peut être déroutant et nourrir l’autocritique.
Avec le temps, plusieurs femmes décrivent l’impression de devoir fournir beaucoup plus d’efforts que les autres pour « suivre le rythme ». Elles peuvent sembler compétentes à l’extérieur, tout en se sentant épuisées, dépassées ou inadéquates à l’intérieur.
Vous pourriez vous reconnaître si…
Vous pourriez vous reconnaître dans le TDAH si plusieurs des éléments suivants vous semblent familiers depuis longtemps et dans différents aspects de votre vie :
Vous avez de la difficulté à commencer une tâche, même lorsqu’elle est importante
Vous vous sentez souvent dépassée et ne savez pas par où commencer
Vous perdez la notion du temps ou vous vous sentez constamment pressée
Vous oubliez des rendez-vous, des messages ou des détails du quotidien
Votre esprit est constamment actif et difficile à « éteindre »
Vous vous concentrez très bien sur ce qui vous passionne, mais avez du mal avec les tâches routinières
Ces difficultés génèrent du stress ou de la détresse dans votre vie
Se reconnaître dans ces expériences ne signifie pas automatiquement avoir un TDAH. Toutefois, si ces difficultés sont persistantes et présentes depuis longtemps, il peut être pertinent d’en parler avec un professionnel qualifié.
Les critères diagnostiques : comment le TDAH est évalué
Le TDAH est diagnostiqué à l’aide de critères cliniques précis. Les symptômes doivent être présents depuis au moins six mois, ne pas correspondre au niveau de développement attendu, et entraîner des difficultés réelles. Ils doivent aussi être observables dans au moins deux sphères de vie, comme le travail, l’école, la maison ou les relations.
Les lignes directrices indiquent également que certains symptômes doivent avoir été présents avant l’âge de 12 ans.
Enfin, le TDAH ne doit pas être diagnostiqué si les difficultés sont mieux expliquées par un autre trouble principal, comme un trouble de l’humeur. Cela demande toutefois une évaluation nuancée, surtout lorsque plusieurs difficultés coexistent.
Pourquoi ces critères désavantagent souvent les filles et les femmes
Les critères diagnostiques du TDAH ont été développés, à l’origine, principalement à partir d’études menées chez des garçons. On mettait surtout l’accent sur l’hyperactivité visible, l’impulsivité et les comportements perturbateurs — des manifestations plus faciles à repérer à l’école.
Or, les filles et les femmes vivent plus souvent le TDAH de façon intérieure : inattention, agitation mentale, surcharge émotionnelle, stratégies de compensation. Ces manifestations sont plus discrètes et attirent moins l’attention, surtout chez les filles perçues comme calmes, performantes ou désireuses de bien faire. L’exigence que les symptômes soient repérables avant 12 ans complique aussi le diagnostic. Les difficultés d’inattention peuvent être subtiles et masquées par le perfectionnisme ou des efforts excessifs. Quand les défis deviennent plus évidents à l’adolescence ou à l’âge adulte, il peut sembler que les symptômes sont nouveaux, alors qu’ils étaient présents depuis longtemps.
Les critères d’exclusion et la complexité du diagnostic chez les femmes
Le TDAH ne doit pas être diagnostiqué si les difficultés sont mieux expliquées par un autre problème, comme l’anxiété, la dépression ou un traumatisme. Cette règle vise à éviter les erreurs de diagnostic, mais elle peut compliquer la reconnaissance du TDAH chez les femmes.
Beaucoup de femmes avec un TDAH consultent d’abord pour de l’anxiété ou une dépression. Souvent, ces difficultés émotionnelles se développent en réaction à des années de lutte avec un TDAH non reconnu : surcharge constante, échecs répétés malgré les efforts, et autocritique persistante. Si l’on traite uniquement les symptômes émotionnels sans explorer le TDAH sous-jacent, celui-ci peut rester invisible.
Une évaluation complète prend en compte l’histoire de vie, l’évolution des difficultés, et la persistance des problèmes d’attention et d’organisation, même lorsque l’humeur s’améliore.
Pourquoi c’est important
Quand le TDAH n’est pas reconnu chez les filles et les femmes, les conséquences ne sont pas seulement pratiques, mais aussi émotionnelles. Sans explication, beaucoup finissent par croire que leurs difficultés sont des failles personnelles. Elles redoublent d’efforts, se masquent davantage, et se blâment — sans savoir qu’elles fonctionnent simplement avec un système nerveux différent.
Comprendre pourquoi le TDAH est si souvent manqué chez les femmes est une première étape essentielle pour changer ce regard.
Dans la deuxième partie de cette série, nous explorerons ce que signifie vivre avec un TDAH non diagnostiqué, pourquoi l’anxiété et la dépression y sont si fréquentes, et comment un diagnostic peut devenir un tournant important pour de nombreuses femmes.




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